Textes

Je crée car je désire retenir. J’exprime la présence de ce que je vois et perçois, l’absence de ce qui n’est plus, la perte de ce qui m’est apparu. Je livre le récit d’une mémoire qui m’est propre.

J’ai grandi au bord de la mer. C’est un univers maritime, solaire, méditerranéen, qui repose à la source de mon inspiration. Il est sentimental, sensoriel, empreint de mélancolie. Il dit les plages décolorées au crépuscule, le bruit des vagues et les ciels roses du mois d’août, la profondeur insondable de l’horizon, la fugue des étés et l’éternel retour des grandes vacances. D’année en année, au fil des saisons, j’arpente, filme et photographie les mêmes paysages, collectionne les images, multiplie les points de vue identiques. Je construis une archive, cherchant à saisir la substance de ces lieux qui me sont proches.

Peindre, c’est déplacer le sujet, transposer le réel à un ailleurs sans repères que seul délimite le regard face au tableau – qu’il s’agisse d’un ciel ou d’un arbre, qu’il semble abstrait ou figuratif. C’est aussi un acte par lequel je donne corps à une perception sensible, sensuelle, exprimant un amour absolu de la lumière et de la couleur et une croyance profonde en leur nature magique et mystérieuse. Le processus de peinture est un rituel au cours duquel je cherche à les révéler : les mélanges et proportions, l’orientation de mon geste sur la toile produisent des nuances qui toujours me surprennent et me procurent une émotion.

Ce que je veux donner à voir est physique et cependant ineffable. Les gradations colorées suggèrent un monde céleste et immatériel qui n’existe pourtant que par la matière ; le vide est plein de couleur, en tension avec la densité des couches et de la saturation. La surface peinte livre mes gestes effacés par leur propre répétition, absorbe la trace de mon passage. Croyant ainsi me soustraire, je constate l’impossibilité d’y parvenir : l’imperfection, si infime soit-elle, révèle toujours le procédé. Ma main ne peut imiter le ciel.

J’y reconnais une juste expression de ma quête et une perspective de prolongement de mon travail. A contre-courant de l’effacement, j’appelle alors le geste à se manifester ouvertement. La toile est froissée, piétinée, violentée, dévoilant une trame par soustraction. Les chiffons de travail marqués par la brosse sont teints, javellisés et tendus sur châssis en de grands tye and dye, signalant autrement le geste et sa disparition. L’usage du sable, enfin, décline ma recherche autour de la matérialité de la couleur, révélatrice d’une réalité palpable, terrienne. Dans la continuité de l’imaginaire estival et balnéaire qu’il détient et qui me séduit, il renvoie par sa nature même aux notions de tangible et d’intangible, d’évanescence, d’insaisissable.

C’est un panorama dont je m’attache à définir l’horizon, à dessiner les traverses et les contours ; un proche lointain mis au jour pour être raconté, que je souhaite familier pour qui s’y arrête. Si j’invoque souvent et sans bouder mon plaisir une atmosphère de carte postale, je n’omets pas d’inscrire au dos le récit du voyage. Rose grenadine et bleu piscine s’y déclinent en demi-teintes et la fugacité en demeure sans doute la première impression.

Dorothée Louise Recker
2019

Dorothée Louise Recker, l’art de la nuance
par Julien Verhaeghe, critique d’art et commissaire indépendant


Sans doute peut-on dire du travail de Dorothée Louise Recker, pictural pour l’essentiel, qu’il développe un langage lié à une certaine idée de la nuance. Il est vrai que l’on rencontre, au détour de ses différentes compositions, des trames plastiques qui arborent une dimension indivise et brumeuse, comme si elles étaient marquées par une forme d’indétermination visuelle. C’est ce que l’on constate dans les compositions à la texture granuleuse, mais aussi dans les dégradés qui quelquefois paraissent aériens, d’autres fois plus sourds. Les étendues colorées, parsemées de grains de sable, sont rugueuses ; leur contenance rappelle le papier de verre, mais présentées à la verticale et s’offrant à une vue frontale tout en investissant un format parfois conséquent, elles donnent le sentiment d’une fusion entre surface et profondeur, de telle sorte que le proche et le lointain en soient indissociables.

Dans les compositions de Dorothée Louise Recker, le caractère indécis, nuancé, naît ainsi de l’incapacité qu’a l’œil à se fixer quelque part. C’est alors que l’on entrevoit, dans ce travail, toute une sémantique de la spatialité, du déplacement, peut-être aussi de la géographie. En premier lieu, car l’amalgame entre le visible et le tactile incite le regard, privé de repère, à déambuler sur la surface de la toile, à épouser les reliefs puis à s’en éloigner afin d’adopter une vue d’ensemble. Des distances abstraites sont parcourues, des écarts insondables restent palpables, ce qui est d’autant plus visible dans les travaux qui reposent sur des surfaces froissées, étant donné qu’avec ces innombrables plis, les toiles s’apparentent désormais à des cartes tapissées d’irrégularités topographiques. En second lieu, dans d’autres compositions, celles qui par exemple font appel à des éléments concrets tels que le palmier ou le parasol, car les ambiances ou les climats qui en résultent se font synonyme de paysage, plus précisément, d’un certain type de paysage. Si un ailleurs et des contrées reculés émergent, c’est en effet un imaginaire exotique, estival, qui intervient, quasiment de façon inconsciente, pour signifier des atmosphères teintées de chaleur et d’évasion. L’acte de perception revêt ainsi une dimension spatiale à travers ses allusions et ce travail sur la nuance, sur la couleur, mais également parce qu’il possède, dans une certaine mesure, une réalité cognitive, en se focalisant sur les impressions et les évocations subreptices de la mémoire, l’imagination et la projection mentale.

Bien que la couleur soit centrale chez Dorothée Louise Recker, sans doute le principe même du dégradé est-il ce qui caractérise le mieux la faculté qu’a le regard à se mouvoir au-devant de la toile. Le caractère spatial de l’acte de perception, en plus d’immerger et d’imprégner le spectateur, relève en effet d’un cheminement chromatique, dans la mesure où, en renvoyant au passage graduel d’une couleur à une autre, tout dégradé témoigne d’une transition, d’un déplacement, affirmant du même coup des géographies distinctes qu’une multitude de variations de couleurs, infimes et intermédiaires, vient raccorder de façon rétinienne. C’est ce qui explique, dès lors, ces textures vibratoires et élégantes, comme si elles procédaient d’une sorte de chorégraphie quelque peu inaudible, alors que l’on ne peut s’empêcher de songer à l’affluence de ces coups de pinceaux, épars et sporadiques, qui constamment veillent à effacer la traine de couleur qu’ils déposent derrière eux.

La pratique du dégradé chez Dorothée Louise Recker, de cette façon, donne corps à ces surfaces immatérielles. Les teintes en deviennent sensuelles, organiques, comme si elles enjoignaient le regardeur à réagir auprès d’elles, à travers sa chair aussi bien qu’à partir de ce qu’il imagine de l’œuvre. Le principe du dégradé est donc, à l’évidence, une manifestation achevée de la nuance. La nuance, littéralement, cet entre-deux d’où cohabitent des ordres contraires avec, d’un côté, le surcroît, la remembrance et l’allusion, de l’autre, le sentiment du vide, du rien ou de l’inerte. dans la faculté à transporter, en dévoilant si peu de choses.

Aussi, cette présence inqualifiable entre les règnes est peut-être ce qui permet de prendre la mesure du travail de Dorothée Louise Recker : si l’on s’arrête à la surface, en effet, les teintes abondent et rayonnent, elles se situent parfois même à la frontière de l’exubérance ; mais plus loin, dans la profondeur, on y décèle des espaces indéfinis, latents, presque un silence. On comprend alors que la nuance est aussi un amalgame entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre la présence et l’absence. Si on perçoit une forme de retenue, de réserve, comme pour signifier sans trop en dire, ou bien pour affirmer dans le même temps que l’on voile, peut-être est-ce également parce qu’il subsiste, chez Dorothée Louise Recker, quelque chose de l’ordre de la faille ou de l’imperfection, comme le suggèrent, déjà, ces surfaces chromatiquement pures, mais finalement granuleuses. C’est alors que l’on en revient à ces compositions, à ces atmosphères ou ces crépuscules sans nuage qui, en se faisant le reflet d’un ailleurs, témoignent d’un lieu qui manque. Le manque, ou bien l’oubli, à moins que ce ne soit la perte. Il y a, dans tous les cas, une forme de finesse dans le fait de montrer sans pointer, peut-être même une vraie habileté à transporter, en dévoilant si peu de choses.

J.V
2018